Page:Bergerat - Souvenirs d’un enfant de Paris, vol. 1, 1911, 3e mille.djvu/121

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vaincu, car il n’avait pour lui ni Alfred Lanson, ni les peintres, ni le reste des Trop Serrés. Il se sentait seul en ce conflit renouvelé des gros boutiens et des petits boutiens de Gulliver. On commençait à le mépriser, on lui envoyait, par charge, des boisseaux de vitelottes. Il s’en alla, indomptable, fièrement. Il ne revit Aristide Croisy qu’à Buzenval, où, enrôlés tous les deux dans le bataillon des artistes, le hasard les réunit derrière une haie que canardait comme grêle l’artillerie allemande.

Et Croisy disait à Leroux :

— Tu dois être content, hein ! toi qui les aimes !… Ils t’en envoient, de ces sales haricots !

— Tu veux dire de ces infectes pommes de terre ! Tu n’as qu’à te baisser pour en ramasser ! Ah ! les sauvages !

À l’heure entendue, les modèles arrivaient, seules ou par couples, et, à chacun la sienne, soit pour l’ensemble, soit pour la tête seulement ; jusqu’au déjeuner, la cité tournait au monastère. Je ne sais si le recul des temps m’illusionne, mais il me semble qu’à cette époque les « poseuses » étaient d’une plastique particulièrement heureuse et donnaient des formes de race que je ne retrouve plus que par exception dans les réalisations de l’esthétique actuelle. Peut-être me trompé-je, cependant, et ce que je prends pour un avantage n’était-il que le résultat d’une forte discipline d’école, maintenue par des maîtres tels que Gérôme, Baudry, Paul Dubois et Falguière, selon le talon de la beauté antique, et observé par leurs élèves. Le réalisme n’est pas d’invention nouvelle, et la nature ne produit pas couramment des Vénus de Milo ou de Médicis toutes faites,