Page:Bergerat - Souvenirs d’un enfant de Paris, vol. 1, 1911, 3e mille.djvu/17

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gile. J’ai tracé dans un roman — Le Chèque — un portrait assez ressemblant, je crois, de ce rêveur à l’esprit délicieux, lettré comme un bonze chinois, brave de la plume, du verbe et de l’épée, et que l’atticisme n’empêchait point de s’emballer encore pour les théories de Fourier, et les généreuses utopies de son temps fertile en Icaries.

Les répétitions, ou « colles » en style de lycéens, que nous donnaient ces deux hommes d’élite ont aidé singulièrement à l’éclosion intellectuelle et morale de mes contemporains, aujourd’hui sexagénaires, et de moi-même. Nous leur avons dû ce que j’appellerai : l’aération de notre instruction universitaire, encore un peu renfermée et sorbonnique. Par la porte de la rue où ils entraient, un courant d’air vif et sonore pénétrait, avec eux, dans nos classes, nous fouettait les cheveux du tourbillon de la vie et remuait les vieilles feuilles de l’arbre de Judée. Nous apprenions des choses, des gens, des faits plus immédiats, plus contingents, et des noms aussi, de grands noms de militants, en train de conquérir l’histoire et de mener le monde moderne aux combats du progrès. Oh ! comme on l’attendait, comme on le guettait à travers le vitrage, le feutre de planteur mexicain du père Eugène Despois, et quelle « sortie d’école » lorsque sa barbe flavescente était signalée dans la cour ! Il apportait des journaux dans ses poches, de braves journaux de l’opposition, presque toujours Le Rappel, où il y avait des nouvelles quotidiennes de l’île et quelquefois un autre « Châtiment » de notre grand homme.

Cara soboles, nous disait-il en se mordillant les lèvres, aujourd’hui c’est du nanan !… Fermez les