Page:Bergerat - Souvenirs d’un enfant de Paris, vol. 1, 1911, 3e mille.djvu/18

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portes. Nous en avons de salées de « Hauteville House » !…

Et il nous lisait à mi-voix l’ode nouvelle, venue de là-bas, comme en ballon, au-dessus des nez levés en l’air de la police et tombée sur les Tuileries, le matin même. Ces jours-là, dans la classe de rhétorique, au lycée, Racine était plutôt négligé, et, secouant sa belle tête de lion paterne, notre professeur, Hector Lemaire, s’écriait dans sa chaire :

— Qu’avez-vous donc aujourd’hui, Messieurs ? On n’est pas plus indifférent aux douleurs sublimes d’Andromaque !

Un mot encore d’un troisième répétiteur que je m’en voudrais d’omettre, car il fut de tous le plus original et paraît être sorti de la bohème hyperbolique de Murger. Avez-vous vu au musée du Luxembourg une statue charmante cataloguée Une trouvaille à Pompéi et représentant un jeune berger italien qui tient à la main une image de corybante et en reproduit le mouvement de danse ? Elle est signée : Hippolyte Moulin. Avant la guerre elle ornait le jardin des Tuileries, à gauche de l’escalier de la terrasse qui fait face à la place des Pyramides. L’artiste qui avait ciselé ce bijou, digne de la Renaissance, n’en mourait pas moins de faim, car ses opinions avancées le sevraient de toute commande, officielle ou particulière. Comme il possédait un peu les langues vivantes, il avait eu l’idée, pour vivre, de tirer parti de ces notions plus apparentes que réelles, et c’était lui qui, dans les pensions du Marais, tenait la « colle » de l’anglais et de l’allemand aussi. Il eût tenu celle du tartare-mongol, s’il l’eût fallu pour payer son terme. J’ai été son meilleur élève, et, à