Page:Bergerat - Souvenirs d’un enfant de Paris, vol. 1, 1911, 3e mille.djvu/187

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Martin. Il est vrai que ce fut alors qu’il devint pauvre.

Les jours d’ailleurs devenaient peu propices à ces tentatives littéraires. Il s’amoncelait à l’Est de gros nuages plombés sur la frontière. Aucun moment ne fut plus défavorable à la fondation d’une École, fût-ce l’École brutale, que cet été de l’an 1870, où le Parlement impérial se chargeait à lui seul de toutes les scènes à faire. Le public se raréfiait dans les salles de spectacle et les journaux ne lâchaient plus que peu de place aux manifestations de la « suprématie ».

J’arrivai le troisième, au Théâtre Cluny, en plein août, avec ce Père et Mari, dont je vous ai conté l’aventure. Peut-être, au fond, lorsque j’y songe, Larochelle ne prit-il l’ouvrage si délibérément, et les yeux fermés, que parce qu’il croyait à la guerre ? Il voulait mourir sur un beau geste directorial.

Il y avait dans l’ouvrage une scène, jugée alors formidable, ô Antoine ! où l’acteur Tallien jetait au parterre, crûment, non pas l’invective de Cambronne, réservée à la littérature de la Troisième, mais le mot désuet dont Molière usait, sous Louis XIV, devant les Sévignés du mardi de Versailles. Ce vocable à quatre lettres, dont deux c, avait suffi à classer l’auteur dans l’École brutale, et pour la critique distraite je complétais le trio des vilains masques.

Deux spectateurs venaient l’entendre tous les soirs, et même ils ne venaient que pour ça, car lorsqu’ils l’avaient ouï, ils s’en allaient et m’envoyaient, du café, leurs cartes. L’une portait le nom de Regnard et l’autre celui de Raoul Rigault. C’étaient deux jeunes gens de mon âge, fort lettrés, et d’idées libé-