Page:Bergerat - Souvenirs d’un enfant de Paris, vol. 1, 1911, 3e mille.djvu/204

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arrivés au guichet. Le gouvernement était, du reste économe de chassepots jusqu’à l’avarice. Soit qu’il en manquât, en effet, malgré la déclaration du général Lebœuf, soit qu’il eût le pressentiment de l’usage que devait en faire la Commune, il les marchandait à la garde nationale et n’en délivrait qu’un sur quatre ou cinq citoyens. À la mairie du dix-septième, il fallait se fâcher pour l’obtenir. Aussi l’employé, préposé aux inscriptions, et seul à remplir cette fonction, était-il débordé et ne savait-il plus à qui entendre. Agoni d’injures par les plus bruyamment patriotes, assommé par la monotonie de sa besogne, il semblait un hérisson en cage, et passait à tout moment sa tête convulsée par le guichet, comme pour y humer de l’air respirable.

Le troisième jour seulement, nous pûmes, mon hôte et moi, atteindre à notre tour, cet orifice.

— Votre nom et prénom et vos qualités ? demanda-t-il pour la cinq centième fois de la journée peut-être.

Je les lui déclinai. Il se leva, s’encadra, suant, hagard, abruti, dans le guichet, et d’un ton d’enfant idiot que j’entends encore :

— Est-ce que vous êtes parent de mon ami Tandou ?

— Non ! pourquoi ?

— Ah ! je croyais… Excusez…

— Qui vous le fait croire ?

— Mon ami Tandou est aussi un poète. Son volume de vers s’appelle : Belligera

— Eh bien ?

— Eh bien ! ricana-t-il, comme sous la douche, Belligera… Bergerat… il y a un air de famille !…