Page:Bergerat - Souvenirs d’un enfant de Paris, vol. 1, 1911, 3e mille.djvu/258

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j’embrassai Cadet et je montai dans le bateau des Halles.

— Où vas-tu ? me cria de la berge le comédien.

— Tu le demandes ! Chez la maman Glaize.


Le capitaine du bateau-transport disait la stricte vérité, on visitait, en effet, les barques et les chalands de la Seine comme les voitures et les trains aux sorties de la Ville, et je n’avais point de laissez-passer.

— Je ne réponds de rien, me dit-il. Il y a cette fois une main de fer aux affaires de la Commune. Ce Cluseret est un vrai général, il fait exécuter ses ordres. Vous n’avez pas de chance.

En vue du pont Napoléon, il revint à moi, assez perplexe.

— Tenez, les voici, je dois stopper, cachez-vous.

Et il me montra un piquet de fédérés qui, l’arme au repos, attendaient sur le ponton d’amarrage l’arrêt réglementaire des bateliers. Je ne les craignais pas outre mesure, comptant pour les dérouter sur l’esprit de charge qu’aiguise la vie d’atelier, lorsque, soit effet de myopie, soit résultat du déjeuner dînatoire, il me sembla reconnaître en leur sergent la silhouette facétieuse du nègre blanc.

Rien n’était improbable avec Ernest Lavigne et je savais d’ailleurs, pour le lui avoir entendu déclarer à lui-même, que l’insurrection attirait ce sceptique par la cocassité de ses panaches et son énorme rigolade qu’il appelait : une fête de singes. Enrôlé dans l’armée des casse-cou, il l’était assurément, et il y avait retrouvé des labadens de Sainte-Barbe, mais qu’il fût là, sur ce ponton, à point nommé, pour me