Page:Bergerat - Souvenirs d’un enfant de Paris, vol. 1, 1911, 3e mille.djvu/271

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filles de l’ogre, pouvait me garer. Ce génie vint, il m’inspira de faire, sur le seuil du salon, partir une allumette, à la lueur de laquelle je perçus en un éclair que les huit patères, moins une, arboraient des couvre-chefs des deux sexes, dont quelques « salades » moyen-âgeuses crêtées de leur paratonnerre. Et de la sorte je pus aller droit à mon plumard, sans autre bruit que celui des bottes et des bottines heurtées dans l’intervalle des couchettes.

Je m’y jetai avec délices, tout habillé, cela va sans dire, et pour cette raison, entre cent autres, que ne voulant pas manquer le train de l’Est, j’étais déterminé à ne pas dormir et même à voir lever l’aurore.

Mais la nature n’abandonne pas ses droits, fût-ce à la volonté du plus vaillant rebelle, et, exténué d’ailleurs par une marche d’halluciné qui, de Bercy, m’avait conduit à Noisy-le-Sec, d’une étape, je partis bientôt au pays des songes, bercé par les ronflements alternés, rivaux et monotones des couples inconnus du dortoir.

Tout à coup, j’eus la sensation d’être écrasé par le poids d’une montagne tombée à bloc sur ma poitrine. Je m’éveillai en battant des bras et des jambes, à demi étouffé, sans pouvoir proférer un son. Un objet visqueux, ruisselant comme une éponge, était étendu en travers de la couchette. De la masse inerte sortait un petit gémissement douloureux, pareil à celui d’un toutou égaré qui pleure à la porte dans la neige, pour implorer asile. C’était le petit, l’enfant de quatorze ans, qui s’était traîné de la grange au taudis paternel et s’abattait n’importe où, anéanti…

Je sautai hors du lit, et de la salle d’épouvante, et