Page:Bergerat - Souvenirs d’un enfant de Paris, vol. 1, 1911, 3e mille.djvu/342

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Pour obéir à la volonté expresse de l’artiste, le bronze était posé à terre, comme sur une dalle funéraire, et, à l’heure d’entre chien et loup, on s’y heurtait, mais c’était son heure, et l’effet dans la pénombre en était saisissant. J’ai souvent pensé que cet effet se reproduirait, décuplé, si on le plaçait en allégorie décorative au pied de la statue de Balzac même, avenue Friedland. Mais où est-il, et qui l’a, depuis trente-huit ans ?

Auguste Préault était un fort beau génie de cette école moderne de sculpture de mouvement qui se cherche en Pierre Pujet d’abord, puis en Rude, en Barye, en Carpeaux, et s’exprime à présent en Auguste Rodin. Il est certain qu’on n’idéalise pas Balzac ou Victor Hugo comme Homère ou Virgile, et qu’il y a dans leurs œuvres un geste nouveau qu’il faut rendre sous peine de les trahir.

Ce qui a nui à la gloire de Préault, c’est son indépendance et surtout son esprit. Il en avait à revendre, et, du courant seul de ses mots, il se créait plus d’ennemis par jour qu’il n’en faudrait pour étouffer un Michel-Ange. En France, l’esprit est un métier propre et divis ; il ne peut venir en surcroît à aucun art. Peintres, musiciens et poètes, tous doivent être bêtes, ou le paraître, de peur de troubler la Critique. Mais un statuaire spirituel, c’est le monstre, et Auguste Préault fut ce monstre.

— Je t’en supplie, disait-il à Théophile Silvestre, attribue mes mots à Chamfort. Je ne trouve plus un buste à faire.

Il contait un jour à Bracquemond, de qui je tiens l’anecdote, que présenté à M. de Nieuwerkerque, ce « confrère » lui avait demandé s’il était parent de