Page:Bergerat - Souvenirs d’un enfant de Paris, vol. 1, 1911, 3e mille.djvu/35

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— Eh bien ?

— Eh bien, je la sais de mémoire, sa pièce. Veux-tu que je te la joue ?

— Jouons-la tous les deux, pour en voir l’effet.

… — Et alors, me contait Jules Thiénot, il a pris le manuscrit et nous avons essayé Une Amie dans ma bibliothèque. Moi, je faisais le duc, et Got faisait la marquise. Le résultat est qu’il a emporté votre comédie pour la montrer au directeur de la Comédie-Française, et, ce matin, j’ai reçu ce bulletin pour vous. Voilà. Ne lâchez pas pour ça votre bachot.

Le directeur de la Comédie-Française, en 1865, c’était Édouard Thierry, écrivain de haute valeur, en qui le critique se doublait de l’un de ces poètes « morts jeunes » dont Sainte-Beuve, qui les a ainsi baptisés, fut lui-même le type. Romantique de la première heure et vétéran de la phalange d’Hernani, le sort lui était échu, contradictoire et bizarre, de présider au retour offensif de cette École néoclassique, dite du Bon Sens, dont François Ponsard fut l’Eschyle et Francisque Sarcey l’Aristote. Édouard Thierry a été l’éditeur malgré lui de la littérature impériale, et il n’aimait, lui aussi, que Shakespeare et Victor Hugo. Il m’en a fait vingt fois l’aveu lui-même et j’ai connu là-dessus sa tristesse. Mais de temps à autre, le poète mort jeune se réveillait en lui, et ce fut à l’heure de l’un de ces réveils que, présentée par ma « marquise », Une Amie eut la chance encore de tomber chez le directeur.

Le thème en était pris d’une pensée de lord Byron, qui dénie quelque part à la femme, jeune et belle, le privilège de l’amitié et la refoule sur l’amour jusqu’à l’âge de la vieillesse. J’avais quatre poils au menton,