Page:Bergerat - Souvenirs d’un enfant de Paris, vol. 1, 1911, 3e mille.djvu/380

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Je dois dire qu’il y mettait une candeur ethnique. Lorsque, après un petit tour frétillant à la cuisine, son port d’attache, il montait donner sa leçon de sinologie à ses deux élèves, Mlles Judith et Estelle, si, par hasard, l’une d’elles voyait, de la poche du professeur, le manche d’un couvert d’argent émerger et reluire, il le leur rendait au premier éclat de rire.

— Tin, lui disaient-elles, pourquoi voles-tu, puisque, lorsque tu as besoin d’argent, tu n’as qu’à nous en demander ?

— Moi, jamais demandir, moi fier, moi Chinois, grande civilisation !

— Mais ce que tu fais, essayait de lui expliquer Judith, c’est voler, en cinq lettres.

— Non, non, moi pas volir… Orient, pas volir… Orient, commerce !…

Et il se refusait obstinément à admettre que Koung-Fou-Tseu défendît à l’honnête homme de « ramassir » ce qu’il voyait « traînir » sur une table de cuisine, à l’Orient, si la cuisinière avait la tête tournée à l’Occident.

Au bruit de la dispute, Théophile Gautier sortait de sa chambre et, la chatte Éponine sur l’épaule, il intervenait, philosophique et grave.

— Il a raison, décrétait-il, il vit, agit et pense selon ses lois, qui sont les plus belles du monde. Vous ne me ferez pas la honte, je suppose, de comparer devant moi la sublime morale bouddhique au petit manuel d’intérêts bas et prosaïques qui régit vos cervelles de dindes. Qu’est-ce que le code auprès du Ta-hio, ou King, ou livre d’excellence, où, cent ans avant Socrate, étaient déjà inscrits les principes de