Page:Bergerat - Souvenirs d’un enfant de Paris, vol. 1, 1911, 3e mille.djvu/393

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il était coulissier en Bourse et il roulait carrosse ; il en resta sur son coup de maître, début et fin de sa carrière.

Rodolpho s’appelait de son nom Adolphe Bazin. Il était fils d’un épicier de Passy, où le père de Théophile Gautier, Pierre Gautier, était receveur à l’octroi. Les deux familles voisinaient et Adolphe, enfant charmant et joyeux, servait de poupée vivante aux sœurs du poète. Il avait fini par être plus souvent chez elles que chez ses propres parents. En grandissant, la chère habitude s’invétéra, et lorsque Rodolpho perdit les siens, il n’eut pas à chercher par qui les remplacer, la bûche éteinte du foyer se ralluma pour lui dans un autre.

La suppression de la coulisse à la Bourse le laissa à la fois sans ressources et sans métier, et lorsque je le connus, en 1872, il ne subsistait que d’un médiocre poste d’employé au Comptoir d’Escompte que lui avait obtenu Adolphe Gaiffe. C’était d’ailleurs un bizarre personnage, noctambule, alcoolique, joueur comme les cartes, toujours jovial et plein de bonnes histoires boulevardières pour qui le monde habitable commençait au carrefour Drouot pour finir à la place de l’Opéra. Il est à jamais perdu, à grand dommage peut-être, ce type du cynique sentimental, propre au Second Empire, et dont Scholl, de son tonneau de Tortoni, aura été le dernier Diogène. Sa blague, chargée de mots légers et brillants, que le tour de fronde mettait à tout coup dans le mille de l’abus, du ridicule ou de la routine, était pourtant une bonne arme sociale, la meilleure peut-être de notre panoplie française. Il ne semble pas qu’elle ait été remplacée avec avantage par les catapultes du socialisme.