Page:Berkeley - Les Principes de la connaissance humaine, trad. Renouvier.djvu/79

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dans le cours ordinaire des choses. Mais quand on l’applique à la Matière, définie comme ci-dessus, on ne peut lui prêter ni l’un ni l’autre sens, puisque la Matière étant réputée passive et inerte, ne peut point être un agent ou cause efficiente, et étant impercevable, comme dénuée de toutes qualités sensibles, ne peut pas davantage être l’occasion de nos perceptions, de la manière, par exemple, qu’on dit que la brûlure d’un doigt occasionne la douleur dont cet accident est accompagné. Que peut-on vouloir dire quand on appelle la matière une occasion ? Il faut que ce terme n’ait aucun sens, ou qu’il en ait un bien différent de la signification reçue.

70. Vous direz peut-être que la Matière, quoique nous ne la percevions point, est néanmoins perçue par Dieu, à qui elle est une occasion d’exciter les idées dans nos esprits. Car, dites-vous, la manière ordonnée et constante dont nous observons que nos sensations nous sont imprimées doit nous porter raisonnablement à supposer qu’il y a des occasions constantes et régulières de leur production. C’est-à-dire qu’il existerait certaines parties distinctes et permanentes de matière, qui correspondraient à nos idées, et qui, sans les exciter en nos esprits, ni nous affecter immédiatement en quoi que ce fût, puisqu’elles seraient entièrement passives et impercevables pour nous, seraient néanmoins, pour Dieu qui les percevrait, autant d’occasions en quelque sorte de se rappeler quelles idées Il a à imprimer et à quels moments, dans nos esprits, afin que les choses puissent suivre une marche constante et uniforme.

71. En réponse, j’observe que, la notion de la Matière étant ce qu’on la pose ici, la question ne concerne plus l’existence d’une chose distincte de l’Esprit (Spirit) et de l’idée, et qui ne serait ni percevante ni perçue. Il s’agit seulement de savoir s’il n’existe pas certaines idées, de je ne sais quelle espèce, dans l’esprit (mind) de Dieu, lesquelles seraient autant de marques ou notes pour le diriger dans la production des sensations en nos esprits, suivant une méthode régulière et constante. C’est exactement ainsi qu’un musicien est dirigé par la notation musicale, quand il produit cette suite harmonieuse et cette combinaison de sons qu’on appelle un air, quoique l’auditeur ne perçoive nullement les notes et puisse même en ignorer complètement. Mais cette notion de la Ma-