Page:Berlioz - Les Soirées de l’orchestre, 1854.djvu/29

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
17
première soirée.

per, j’arrive aux murailles extérieures ; suspendu à une corde au-dessus des fossés, j’invoque Dieu qui connaît la justice de ma cause, je lui crie, en me laissant tomber : « Aidez-moi donc, Seigneur, puisque je m’aide ! » Dieu ne m’entend pas, et dans ma chute, je me brise une jambe. Exténué, mourant, couvert de sang, je parviens, en me traînant sur les mains et sur les genoux, jusqu’au palais de mon ami intime, le cardinal Cornaro. Cet infâme me livre traîtreusement au pape pour obtenir un évêché.

Paul me condamne à mort, puis, comme s’il se repentait de terminer trop promptement mon supplice, il me fait plonger dans un cachot fétide tout rempli de tarentules et d’insectes venimeux, et ce n’est qu’au bout de six mois de ces tortures que, tout gorgé de vin, dans une nuit d’orgie, il accorde ma grâce à l’ambassadeur français[1].

Ce sont là, cher Alfonso, des souffrances terribles et des persécutions bien difficiles à supporter ; ne t’imagine pas que la blessure faite récemment à ton amour-propre puisse t’en donner une juste idée. D’ailleurs, l’injure adressée à l’œuvre et au génie de l’artiste te semblât-elle plus pénible encore que l’outrage fait à sa personne, celle-là m’a-t-elle manqué, dis, à la cour de notre admirable grand-duc, quand j’ai fondu Persée ? Tu n’as oublié, je pense, ni les surnoms grotesques dont on m’appelait, ni les insolents sonnets qu’on placardait chaque nuit à ma porte, ni les cabales au moyen desquelles on sut persuader à Côme que mon nouveau procédé de fonte ne réussirait pas, et que c’était folie de me confier le métal. Ici même, à cette brillante cour de France, où j’ai fait fortune, où je suis puissant et admiré, n’ai-je pas une lutte de tous les instants, sinon avec mes rivaux (ils sont hors de combat aujourd’hui), au moins avec la favorite du roi, madame d’Étampes, qui m’a pris en haine, je ne sais pourquoi ! Cette méchante chienne dit tout le mal possible de mes ouvrages[2] ; cherche, par mille moyens, à me nuire dans l’esprit de Sa Majesté ; et, en vérité, je commence à être si las de l’entendre

  1. Historique.
  2. Id.