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JOURNAL

Oh ! la révolte qui s’épuise d’elle-même en injures, en blasphèmes, cela n’est rien, peut-être ?… La haine de Dieu me fait toujours penser à la possession. « Alors le diable s’empara de lui (Judas). » Oui, à la possession, à la folie. Au lieu qu’une certaine crainte sournoise du divin, cette fuite oblique le long de la Vie, comme à l’ombre étroite d’un mur, tandis que la lumière ruisselle de toutes parts… Je pense aux bêtes misérables qui se traînent jusqu’à leur trou après avoir servi aux jeux cruels des enfants. La curiosité féroce des démons, leur épouvantable sollicitude pour l’homme est tellement plus mystérieuse… Ah ! si nous pouvions voir, avec les yeux de l’Ange, ces créatures mutilées !

♦♦♦ Je vais beaucoup mieux, les crises s’espacent, et parfois il me semble ressentir quelque chose qui ressemble à l’appétit. En tout cas, je prépare maintenant mon repas sans dégoût — toujours le même menu, pain et vin. Seulement, j’ajoute au vin beaucoup de sucre et laisse rassir mon pain plusieurs jours, jusqu’à ce qu’il soit très dur, si dur qu’il m’arrive de le briser plutôt que le couper — le hachoir est très bon pour ça. Il est ainsi beaucoup plus facile à digérer. Grâce à ce régime, je viens à bout de mon travail sans trop de fatigue, et je commence même à reprendre un peu d’assurance… Peut-être irai-je vendredi chez M. le curé de Torcy ? Sulpice Mitonnet vient me voir tous les jours. Pas très intelligent, certes,