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JOURNAL

que je l’eusse souhaité. Les moines sont d’incomparables maîtres de la vie intérieure, personne n’en doute, mais il en est de la plupart de ces fameux « traits » comme des vins de terroir, qui doivent se consommer sur place. Ils ne supportent pas le voyage.

Peut-être encore… dois-je le dire ? peut-être encore ce petit nombre d’hommes assemblés, vivant côte à côte jour et nuit, créent-ils à leur insu l’atmosphère favorable… Je connais un peu les monastères, moi aussi. J’y ai vu des religieux recevoir humblement, face contre terre, et sans broncher, la réprimande injuste d’un supérieur appliqué à briser leur orgueil. Mais dans ces maisons que ne trouble aucun écho du dehors, le silence atteint à une qualité, une perfection véritablement extraordinaires, le moindre frémissement y est perçu par des oreilles d’une sensibilité devenue exquise… Et il y a de ces silences de salle de chapitre qui valent un applaudissement.

(Tandis qu’une semonce épiscopale…)

Je relis ces premières pages de mon journal sans plaisir. Certes, j’ai beaucoup réfléchi avant de me décider à l’écrire. Cela ne me rassure guère. Pour quiconque a l’habitude de la prière, la réflexion n’est trop souvent qu’un alibi, qu’une manière sournoise de nous confirmer dans un dessein. Le raisonnement laisse aisément dans l’ombre ce que nous souhaitons d’y tenir caché. L’homme du monde qui réfléchit calcule ses chances,