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D’UN CURÉ DE CAMPAGNE

soit ! Mais que pèsent nos chances, à nous autres, qui avons accepté, une fois pour toutes, l’effrayante présence du divin à chaque instant de notre pauvre vie ? À moins de perdre la foi — et que lui reste-t-il alors puisqu’il ne peut la perdre sans se renier ? — un prêtre ne saurait avoir de ses propres intérêts la claire vision, si directe — on voudrait dire si ingénue, si naïve — des enfants du siècle. Calculer nos chances, à quoi bon ? On ne joue pas contre Dieu.

♦♦♦ Reçu la réponse de ma tante Philomène, avec deux billets de cent francs, — juste ce qu’il faut pour le plus pressé. L’argent file entre mes doigts comme du sable, c’est effrayant.

Il faut avouer que je suis d’une sottise ! Ainsi, par exemple, l’épicier d’Heuchin, M. Pamyre, qui est un brave homme (deux de ses fils sont prêtres), m’a tout de suite reçu avec beaucoup d’amitié. C’est d’ailleurs le fournisseur attitré de mes confrères. Il ne manquait jamais de m’offrir, dans son arrière-boutique, du vin de quinquina et des gâteaux secs. Nous bavardions un bon moment. Les temps sont durs pour lui, une de ses filles n’est pas encore pourvue et ses deux autres garçons, élèves à la faculté catholique, coûtent cher. Bref, en prenant ma commande, il m’a dit un jour, gentiment : « J’ajoute trois bouteilles de quinquina, ça vous donnera des couleurs. » J’ai cru bêtement qu’il me les offrait.