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D’UN CURÉ DE CAMPAGNE

l’a pas préservé du péché. Je sais bien que les pauvres écrivains bien pensants qui fabriquent des Vies de saints pour l’exportation, s’imaginent qu’un bonhomme est à l’abri dans l’extase, qu’il s’y trouve au chaud et en sûreté comme dans le sein d’Abraham. En sûreté !… Oh ! naturellement, rien n’est plus facile parfois que de grimper là-haut : Dieu vous y porte. Il s’agit seulement d’y tenir, et, le cas échéant, de savoir descendre. Tu remarqueras que les saints, les vrais, montraient beaucoup d’embarras au retour. Une fois surpris dans leurs travaux d’équilibre, ils commençaient par supplier qu’on leur gardât le secret : « Ne parlez à personne de ce que vous avez vu… » Ils avaient un peu honte, comprends-tu ? Honte d’être des enfants gâtés du Père, d’avoir bu à la coupe de béatitude avant tout le monde ! Et pourquoi ? Pour rien. Par faveur. Ces sortes de grâces !… Le premier mouvement de l’âme est de les fuir. On peut l’entendre de plusieurs manières, va, la parole du Livre : « Il est terrible de tomber entre les mains du Dieu vivant ! » Que dis-je ! Entre ses bras, sur son cœur, le cœur de Jésus ! Tu tiens ta petite partie dans le concert, tu joues du triangle ou des cymbales, je suppose, et voilà qu’on te prie de monter sur l’estrade, on te donne un Stradivarius et on te dit : « Allez, mon garçon, je vous écoute. » Brr !… Viens voir mon oratoire, mais d’abord essuie-toi les pieds, rapport au tapis. »

Je ne connais pas grand’chose au mobilier,