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D’UN CURÉ DE CAMPAGNE

osé entrer, peut-être. Mais je ne suis plus seul. Il y a cela en moi, cette chose… Bref, j’ai tiré la sonnette avec le vague espoir de ne trouver personne. Il est venu m’ouvrir. Il était en manches de chemise, avec un de ces pantalons de coton que nous mettons sous nos soutanes, les pieds nus dans ses pantoufles. Il m’a dit presque aigrement : — « Tu aurais pu me prévenir, j’ai un bureau rue d’Onfroy. Ici, je ne suis que campé, la maison est ignoble. » Je l’ai embrassé. Il a eu un accès de toux. Je crois qu’il était plus ému qu’il n’aurait voulu le paraître. Les restes du repas étaient encore sur la table. — « Je dois me nourrir, a-t-il repris avec une gravité poignante, et j’ai malheureusement peu d’appétit. Tu te rappelles les haricots du séminaire ? Le pis est qu’il faut faire la cuisine ici, dans l’alcôve. J’ai pris en grippe l’odeur de graisse frite, c’est nerveux. Ailleurs, je dévorerais. » Nous nous sommes assis l’un près de l’autre, j’avais peine à le reconnaître. Son cou s’est allongé démesurément et sa tête là-dessus paraît toute petite, on dirait une tête de rat. « Tu es gentil d’être venu. À te parler franchement, j’ai été surpris que tu répondes à mes lettres. Tu n’étais pas trop large d’esprit, là-bas, entre nous… » J’ai répondu je ne sais quoi. — « Excuse-moi, m’a-t-il dit, je vais faire un brin de toilette. Aujourd’hui je me suis donné du bon temps mais c’est plutôt rare. Que veux-tu ? La vie active a du bon. Mais ne me crois pas devenu un béotien ! Je lis énormément, je n’ai jamais