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D’UN CURÉ DE CAMPAGNE

sorte de journal et cela s’intitule : Mes Étapes. Mon cas doit intéresser bien des gens, il est typique. » Tandis qu’il parlait, j’ai dû avoir un premier étourdissement. Il m’a forcé à boire un grand verre de vin, je me suis trouvé mieux, sauf une douleur violente à la hauteur de l’ombilic, et qui s’est apaisée peu à peu. — « Que veux-tu, a-t-il repris, nous n’avons que du mauvais sang dans les veines. Les petits séminaires ne tiennent aucun compte des progrès de l’hygiène, c’est effrayant, un médecin m’a dit : « Vous êtes des intellectuels sous-alimentés depuis l’enfance. » Cela explique bien des choses, tu ne trouves pas ? » Je n’ai pu m’empêcher de sourire. — « Ne va pas croire que je cherche à me justifier ! Je ne suis que d’un parti : celui de la sincérité totale, envers les autres comme envers soi-même. Chacun sa vérité, c’est le titre d’une pièce épatante, et d’un auteur très connu. »

Je rapporte exactement ses paroles. Elles m’eussent paru ridicules, si je n’avais vu en même temps sur son visage, le signe évident d’une détresse dont je n’espérais plus l’aveu. — « N’était cette maladie, reprit-il après un silence, je crois que j’en serais toujours au même point que toi. J’ai beaucoup lu. Et puis, en sortant du sana, j’ai dû chercher une situation, me mesurer avec la chance. Question de volonté, de cran, de cran surtout. Naturellement tu dois t’imaginer qu’il n’y a rien de plus facile que de placer des marchandises ? Erreur, grave