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D’UN CURÉ DE CAMPAGNE

sur la mienne, une main tout en sueur, et très froide. Je pense qu’il était réellement ému, seulement son regard mentait toujours. — « Elle n’est pour rien dans mon évolution intellectuelle, bien que notre amitié n’ait été d’abord qu’un échange de vues, de jugements sur les hommes, la vie. Elle remplissait les fonctions d’infirmière-chef au sana. C’est une personne instruite, cultivée, d’une éducation très au-dessus de la moyenne : un de ses oncles est percepteur à Rang-du-Fliers. Bref, j’ai cru devoir remplir la promesse que je lui avais faite là-bas. Ne va pas croire surtout à un entraînement, à un emballement ! Ça t’étonne ? » — « Non, lui dis-je. Mais il me semble que tu as tort de te défendre d’aimer une femme que tu as choisie. » — « Je ne te savais pas sentimental. » — « Écoute, ai-je repris, si j’avais le malheur un jour de manquer aux promesses de mon ordination, je préférerais que ce fût pour l’amour d’une femme plutôt qu’à la suite de ce que tu nommes ton évolution intellectuelle. » Il a haussé les épaules. — « Je ne suis pas de ton avis, a-t-il répondu sèchement. Permets-moi d’abord de te dire que tu parles de ce que tu ignores. Mon évolution intellectuelle… »

Il a dû poursuivre quelque temps encore car j’ai le souvenir d’un long monologue que j’écoutais sans le comprendre. Puis ma bouche s’est remplie d’une espèce de boue fade, et son visage m’est apparu avec une netteté, une précision extraordinaire avant