Page:Bernanos - Journal d’un curé de campagne.djvu/358

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.
348
JOURNAL

de sombrer dans les ténèbres. Lorsque j’ai ouvert les yeux, j’achevais de cracher cette chose gluante qui collait aux gencives (c’était un caillot de sang) et j’ai entendu aussitôt une voix de femme. Elle disait avec l’accent du pays de Lens : « Ne bougez pas, monsieur le curé, ça va passer. »

La connaissance m’est revenue tout de suite, le vomissement m’avait beaucoup soulagé. Je me suis assis sur le lit. La pauvre femme a voulu sortir, j’ai dû la retenir par le bras. — « Je vous demande pardon. J’étais chez une voisine, de l’autre côté du corridor. M. Louis s’est un peu affolé. Il a voulu courir jusqu’à la pharmacie Rovelle. M. Rovelle est son copain. Malheureusement la boutique ne reste pas ouverte la nuit, et M. Louis ne peut guère marcher vite, un rien l’essouffle. Question santé, il n’en aurait pas beaucoup à revendre. »

Pour la rassurer j’ai fait quelques pas dans la chambre, et elle a fini par consentir à se rasseoir. Elle est si petite qu’on la prendrait volontiers pour une de ces fillettes qu’on voit dans les corons et auxquelles il est difficile de donner un âge. Sa figure n’est pas désagréable, au contraire, néanmoins il semble qu’on n’aurait qu’à tourner la tête pour l’oublier tout de suite. Mais ses yeux bleus fanés ont un sourire si résigné, si humble, qu’ils ressemblent à des yeux d’aïeule, des yeux de vieille fileuse. — « Quand vous vous sentirez bien, je m’en irai, a-t-elle repris. M. Louis ne serait pas content de me trouver