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D’UN CURÉ DE CAMPAGNE

l’argent, mais après m’avoir regardé, elle a paru tranquillisée, elle a même souri. « Écoutez, je souhaiterais bien que vous lui glissiez un petit mot, à l’occasion, rapport à son idée de m’instruire. Quand on pense que… enfin, vous comprenez, pour le temps qui nous reste à passer ensemble, nous deux, c’est dur ! Il n’a jamais été très patient, que voulez-vous, un malade ! Mais il dit que je le fais exprès, que je pourrais apprendre. Notez que mon mal doit y être pour quelque chose, je ne suis pas si bête… Seulement, que répondre ? Figurez-vous qu’il avait commencé à m’apprendre le latin, pensez ! moi qui n’ai même pas mon certificat. D’ailleurs, lorsque j’ai fini mes ménages, ma tête est comme morte, je ne songe qu’à dormir. Est-ce qu’on ne pourrait pas au moins parler tranquilles ? » Elle a baissé la tête et joué avec un anneau qu’elle porte au doigt. Quand elle s’est aperçue que je regardais la bague elle a vivement caché la main sous son tablier. Je brûlais de lui faire une question, je n’osais pas. — « Enfin, lui dis-je, votre vie est dure… ne désespérez-vous donc jamais ? » Elle a dû croire que je lui tendais un piège, sa figure est devenue sombre, attentive. — « N’êtes-vous jamais tentée de vous révolter ? » — « Non, m’a-t-elle répondu, seulement, des fois, je n’arrive plus à comprendre. » — « Alors ? » — « C’est des idées qui viennent quand on se repose, des idées du dimanche, que j’appelle. Des fois aussi quand je suis lasse, très lasse… mais pourquoi me deman-