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D’UN CURÉ DE CAMPAGNE

sur la table. L’aube ne doit pas être loin, je crois entendre les voitures des laitiers.

Je voudrais m’en aller sans revoir personne. Malheureusement, cela ne me paraît pas facile, même en laissant un mot sur la table, en promettant de revenir bientôt. Mon ami ne comprendrait pas.

Que puis-je pour lui ? Je crains qu’il ne refuse de rencontrer M. le curé de Torcy. Je crains plus encore que M. le curé de Torcy ne blesse cruellement sa vanité, ne l’engage dans quelque entreprise absurde, désespérée, dont son entêtement est capable. Oh ! mon vieux maître l’emporterait sûrement, à la longue. Mais si cette pauvre femme a dit vrai, le temps presse.

Il presse aussi pour elle… Hier soir, j’évitais de lever les yeux, je crois qu’elle aurait lu dans mon regard, je n’étais pas assez sûr de moi. Non ! je n’étais pas assez sûr ! J’ai beau me dire qu’un autre eût provoqué la parole que je redoutais au lieu de l’attendre, cela ne me convainc pas encore. « Partez, lui aurait-il dit, je suppose. Partez, laissez-le mourir loin de vous, réconcilié. » Elle serait partie. Mais elle serait partie sans comprendre, pour obéir une fois de plus à l’instinct de sa race, de sa douce race promise depuis les siècles des siècles au couteau des égorgeurs. Elle se serait perdue dans la foule des hommes avec son humble malheur, sa révolte innocente qui ne trouve pour s’exprimer que le langage de l’acceptation. Je ne crois pas qu’elle soit capable de mau-