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D’UN CURÉ DE CAMPAGNE

minables leçons de choses, qui ne sont en effet que des leçons de choses, et rien de plus. L’homme à l’école des choses ! Et puis j’étais délivré de cette sorte de crainte presque maladive, que tout jeune prêtre éprouve, je pense, lorsque certains mots, certaines images lui viennent aux lèvres, d’une raillerie, d’une équivoque, qui brisant notre élan, fait que nous nous en tenons forcément à d’austères leçons doctrinales dans un vocabulaire si usé mais si sûr qu’il ne choque personne, ayant au moins le mérite de décourager les commentaires ironiques à force de vague et d’ennui. À nous entendre on croirait trop souvent que nous prêchons le Dieu des spiritualistes, l’Être suprême, je ne sais quoi, rien qui ressemble, en tout cas, à ce Seigneur que nous avons appris à connaître comme un merveilleux ami vivant, qui souffre de nos peines, s’émeut de nos joies, partagera notre agonie, nous recevra dans ses bras, sur son cœur.

J’ai tout de suite senti la résistance des garçons, je me suis tu. Après tout, ce n’est pas leur faute, si à l’expérience précoce des bêtes — inévitable — s’ajoute maintenant celle du cinéma hebdomadaire.

Quand leur bouche a pu l’articuler pour la première fois, le mot amour était déjà un mot ridicule, un mot souillé qu’ils auraient volontiers poursuivi en riant, à coups de pierres, comme ils font des crapauds. Mais les filles m’avaient donné quelque espoir, Séraphita Dumouchel surtout. C’est la meilleure