Page:Bernanos - Journal d’un curé de campagne.djvu/45

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.
35
D’UN CURÉ DE CAMPAGNE

l’hostilité de ces petites ? Que leur ai-je fait ?

Les moines souffrent pour les âmes. Nous, nous souffrons par elles. Cette pensée qui m’est venue hier soir a veillé près de moi toute la nuit, comme un ange.

♦♦♦ Jour anniversaire de ma nomination au poste d’Ambricourt. Trois mois déjà ! J’ai bien prié ce matin pour ma paroisse, ma pauvre paroisse — ma première et dernière paroisse peut-être, car je souhaiterais d’y mourir. Ma paroisse ! Un mot qu’on ne peut prononcer sans émotion, — que dis-je ! sans un élan d’amour. Et cependant, il n’éveille encore en moi qu’une idée confuse. Je sais qu’elle existe réellement, que nous sommes l’un à l’autre pour l’éternité, car elle est une cellule vivante de l’Église impérissable et non pas une fiction administrative. Mais je voudrais que le bon Dieu m’ouvrît les yeux et les oreilles, me permît de voir son visage, d’entendre sa voix. Sans doute est-ce trop demander ? Le visage de ma paroisse ! Son regard ! Ce doit être un regard doux, triste, patient, et j’imagine qu’il ressemble un peu au mien lorsque je cesse de me débattre, que je me laisse entraîner par ce grand fleuve invisible qui nous porte tous, pêle-mêle, vivants et morts, vers la profonde Éternité. Et ce regard ce serait celui de la chrétienté, de toutes les paroisses, ou même… peut-être celui de la pauvre race humaine ? Celui que Dieu a vu du haut de la Croix. Pardonnez-leur parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils font…