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JOURNAL

rougir. Peut-être devrais-je prévenir ses parents… Mais de quoi ?

Sur un papier laissé sans doute intentionnellement dans un des catéchismes et que j’ai trouvé ce matin, une main maladroite avait dessiné une minuscule bonne femme avec cette inscription : « La chouchoute de M. le curé. » Comme je distribue chaque fois les livres au hasard, inutile de rechercher l’auteur de cette plaisanterie.

J’ai beau me dire que ces sortes d’ennuis sont, dans les maisons d’éducation les mieux tenues, monnaie courante, cela ne m’apaise qu’à demi. Un maître peut toujours se confier à son supérieur, prendre date. Au lieu qu’ici…

« Souffrir par les âmes, » je me suis répété toute la nuit cette phrase consolante. Mais l’Ange n’est pas revenu.

♦♦♦ Mme Pégriot est arrivée hier. Elle m’a paru si peu satisfaite des prix fixés par Mme la comtesse que j’ai cru devoir ajouter cinq francs de ma poche. Il paraît que le vin a été mis en bouteilles beaucoup trop tôt, sans les précautions nécessaires, en sorte que je l’ai gâté. J’ai retrouvé la bouteille dans la cuisine à peine entamée.

Évidemment cette femme a un caractère ingrat et des manières pénibles. Mais il faut être juste : je donne maladroitement et avec un embarras ridicule qui doit déconcerter les gens. Aussi ai-je rarement l’impression de faire plaisir, probablement parce que je le désire trop. On croit que je donne à regret.