Page:Bernard - Mélodies pastorales, 1867.djvu/5

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À son calice d’or les grands cœurs veulent boire ;
Car plus on souffre ici, plus on désire croire
Que l’impassible mort n’est qu’un rêve trompeur.

Descends sur les tombeaux, flamme immuable et sainte
Que le Titan ravit au foyer du soleil !
La foule au cœur grossier te regarde avec crainte,
Mais ton ardent rayon, dans une cendre éteinte,
Fait tressaillir la vie où dormait le sommeil.

Pétrarque et Camoëns, arrachés à la tombe,
Renaissent radieux de leurs corps épuisés ;
Vainement autour d’eux, tout décline, tout tombe ;
Entends-tu dans leurs vers soupirer la colombe,
Et les amants furtifs s’y couvrir de baisers ?

Admirable combat de l’homme périssable,
Avec le sort cruel qui veut tout abîmer ;
La nuit, de l’horizon, s’avance formidable,
Mais après le naufrage, il reste sur le sable
Les grands noms de ceux qui surent le mieux aimer.

Ainsi, frère, posons nos lèvres sur les roses,
Nous trouverons la gloire en savourant l’amour.
Il se peut que Platon n’entende rien aux choses,
Que Socrate, son maître, ait mal sondé les causes,
Mais aux cœurs amoureux suffit un demi-jour.

Sur la lyre, fais donc, pour une vierge blonde,
Retentir, en chantant, des vers mystérieux,
Et demande aux savants qui t’expliquent le monde,
Comment ils ont nommé l’extase qui t’inonde,
Lorsque des yeux d’azur s’entr’ouvrent sur tes yeux !

Vision.

Dans mes nuits sans sommeil, je vois passer une ombre :
C’est une jeune fille, au front maigre et chagrin ;
Sous sa paupière brune étincelle un feu sombre,
Et des pleurs contenus rayonnent sur sa main.

« Pourquoi viens-tu ? lui dis-je. Elle, sans me répondre,
Fixe sur moi ses yeux, qui me percent le cœur.
Je le sens tressaillir, et trembler, et se fondre,
Mais est-ce bien d’amour, ou bien est-ce de peur ?

Oppressé de sanglots, son sein blanc se soulève,
Ses deux bras palpitants s’ouvrent pour me saisir,
Puis elle disparaît, plus rapide qu’un rêve,
Sans pouvoir contenter son inquiet désir.

J’entends, sur le parquet, glisser un pas de femme,
Une voix m’épouvante en murmurant : malheur !
De ma lampe de nuit je vois frémir la flamme,
Et mon visage aussi se couvre de pâleur.

Est-ce un songe ? Oh ! j’ai vu son regard plein d’angoisse
S’arrêter sur le mien, aussitôt détourné ;
Je sens mon pouls cesser sous sa main qui le froisse,
Et se glacer mon sang dans mon cœur consterné.

Fantôme, que me veut ta pâleur effrayante ?
Pourquoi ce regard triste, obscurci par les pleurs !
Au chevet de mon lit, pourquoi t’asseoir mourante ?
C’est le sort, et non moi, qui causa tes malheurs.

Je ne t’ai point livrée en proie à la torture,
En remplissant mon cœur d’un impossible oubli,
Car tu peux, dans ce cœur, compter chaque blessure
Qu’y grave le passé, de tristesse rempli.

En moi, je n’ai jamais renié ta mémoire,
Je n’ai jamais maudit, ni redouté ton nom :
Oh ! laisse-moi dormir quand la nuit devient noire
Et que l’aube sur moi jette un calme rayon !

Veux-tu, pour le passé, quelque grand sacrifice,
Une victime offerte aux mânes de l’amour ?
Dans mes lugubres chants, reconnais mon supplice,
Celui-là souffre assez, qui fut heureux un jour !

Je suis trop châtié, si mon cœur fut coupable,
Car mon bon ange, hélas ! avec toi m’a quitté,
Et, souffrant, chaque nuit, d’un remords implacable,
Je demande a la mort le repos souhaité !

Le message.

Assise sous un chêne, Anna la fille blanche
Décacheté un billet qu’elle lit en courant,
Elle y met un baiser, et, rouge, elle se penche
Pour regarder ses yeux dans l’onde du torrent.

Qui te rend donc si vaine, ô fille au front d’ivoire ?
Pour la Saint-Valentin, ton père a-t-il promis,
Déliant sur ton cou la chevelure noire,
D’y faire étinceler un collier de rubis ?

Mais non ! ton cœur hautain pour un joyau de femme
Ne saurait ni trembler, ni brûler tour à tour ;
J’ai vu comme un éclair flamboyer dans ton âme,
Et tu lisais, je gage, une lettre d’amour !

L’Oiseau captif.

Jadis j’ai, dans les bois, rêvé pendant mainte heure,
Leur charme m’inspirait, je mettais dans mes vers
La rose qui sourit et le torrent qui pleure,
Et le nid gazouillant sous les coudriers verts.

Maintenant, je n’ai plus ces biens que je regrette,
Depuis qu’en maugréant j’habite la cité.
Et je suis un oiseau, chantre à la voix muette,
Qui se tait en songeant au lieu qu’il a quitté.

À une jeune Fille.

Les fleurs ont disparu sous un manteau de neige,
Plus de gazouillements, plus d’hymnes dans les bois,
Car Décembre, amenant son sinistre cortège,
Des rossignols chanteurs a fait taire la voix.

Et le poète ému, courbant sa lourde tête,
Pense que plus jamais ne pourront refleurir
Ces buissons parfumés que la nature en fête
Fit éclore si vite et si vite mourir.

Et dans trois mois pourtant, la verdure nouvelle
Va jeter son manteau sur le tiède bosquet,
La plaine aux boutons d’or reparaîtra plus belle,
Et les filles viendront s’y choisir un bouquet.

De même, si jamais vous sentez, jeune fille,
S’agiter le chagrin dans votre cœur troublé,
Si, voyant à vos yeux, une larme qui brille,
Vous ne cherchez plus Dieu, dans le ciel étoilé ;

Absorbez à longs flots la divine ambroisie
Qui calmera votre âme en desséchant vos pleurs,
Et laissez, à vos pieds la douce Poésie
Voiler ce monde amer, en le couvrant de fleurs.

Soir d’Été.

La chanson des oiseaux résonne avec mesure,
Dans les charmants bosquets, dans les rameaux fleuris,
Et les blancs seringats, mêlés à la verdure,
Exhalent dans les airs mes parfums favoris.

Je sens, autour de moi, que le bonheur respire
Dans ce feuillage frais par la brise agité,
Où le soleil couchant, dont le rayon expire,
Donne à la forêt sombre une vague beauté.

Il plonge, par degrés, dans la nuit ténébreuse,
Et pourtant l’horizon garde un dernier reflet ;
Tel, un doux souvenir qu’enferme l’âme heureuse,
Même aux plus tristes jours jamais ne disparaît.

La Réponse.

Je ne suis ni blonde ni brune,
En vérité je ne sais pas,
Moi qui n’ai ni rang ni fortune,
Pourquoi tu suis toujours mes pas !

« C’est ton œil bleu, vois-tu ma chère,
Ton bel œil bleu qui m’a dompté :
Hier je chérissais ma mère,
Aujourd’hui j’aime ta beauté ! »

L’Éphémère

AU MARQUIS DE LAINCEL.

Ô frêle habitante des bois,
Toi, qui naissant avec l’aurore,
Te plains au soir qui te dévore
De n’avoir fleuri qu’une fois !
Refermant ta frêle corolle
Quand le soleil s’est retiré,
Tu vois ton parfum qui s’envole,
Avant qu’on ne l’ait respiré.
Mais te reprenant aussi vite
La terre, fée au grand trésor,
Dans son sein maternel t’abrite
Pour te faire revivre encor.
Celui qui, de la fleur fanée
À pleuré le trop court destin,
Quand revient la nouvelle année
Rendre ses chansons au matin,
Te voit bientôt avec ivresse
Trembler aux caresses du vent,
Et sur son cœur sa main te presse,
Car tu le consolais souvent.
Eh bien, crois-moi, pauvre éphémère,
Qu’un souffle enlève aux verts sommets,
La vie humaine est plus amère
Car nous ne renaissons jamais !
Quand de l’amour, brûlant calice,
Nous buvons les flots dévorants.
Ah ! pour une heure de délice,
Viennent les soucis déchirants,
Nous tombons aussi feuille à feuille,
Nos cœurs sont froids, nos fronts ridés,
Mais insensés ! Nul ne recueille
Nos soupirs de pleurs inondés,
Et quand le printemps qui murmure
S’assied au flanc du gai côteau,
Quand la tressaillante nature
Se voile de son vert manteau ;
Lorsque refleurit l’éphémère
Au pied du buisson enlacé,
Ce qu’elle pare est une pierre
Où se lit un nom effacé,
Nom oublié, vaine chimère
Qui ne sait plus rien du passé !

Crépuscule.

Après l’ardent soleil voici la fraîche brise,
Il règne sur la mer un calme fascinant,
Et, debout sur la plage où la vague se brise,
Je regarde la nuit venir en s’inclinant.

L’horizon s’est couvert de vapeurs incertaines.
Cependant sur les flots je vois encore errer
Une voile mêlée aux étoiles lointaines
Dont le tremblant rayon descend pour la dorer.

Bouillonnante, à mes pieds, frémit la blanche écume.
J’écoute avec effroi murmurer le flot vert ;
La sirène des eaux m’apparaît dans la brume,
N’est-ce pas sa chanson qui flotte sur la mer ?

Ces sourds mugissements, ce vent qui passe et gronde,
Ces vagues dévorant le pied des vieilles tours,
C’est Dieu qui les créa dès l’aurore du monde,
Et les fera durer jusqu’à la fin des jours.

L’Hydriote.

Je n’étais qu’un enfant, lorsque me prit mon père,
S’inquiétant fort peu si je savais marcher,
Et, malgré les efforts et les cris de ma mère,
Qui courait en pleurant au sommet du rocher,
Avec lui, dans les flots, il me mit à la nage,
M’enseignant à plonger dans le gouffre en fureur,
À le dompter bientôt, en gagnant le rivage,
À ne jamais pâlir, même quand j’avais peur !
Ensuite, il me montra comment avec la rame,