Page:Bernhardt - Mémoires, ma double vie, 1907.djvu/69

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roucées… Le soldat venait de paraître à cheval sur le mur.

En une seconde, nous fûmes toutes à vingt mètres du mur, telle une nuée de moineaux effrayés s’envolant pour s’abattre plus loin, curieux et en éveil.

« Avez-vous vu mon shako, Mesdemoiselles ?… cria le malheureux soldat d’une voix implorante. — Non ! non ! m’écriai-je, cachant derrière mon dos le couvre-chef. — Non ! non ! » s’écrièrent toutes les gamines en riant aux éclats. Et de partout, des « non ! non ! » montaient, railleurs, persifleurs, insolents.

Nous reculions toujours, appelées par les cris des sœurs qui, voilées et cachées derrière les arbres, se désespéraient. Nous étions à quelques mètres de la gigantesque gymnastique.

Je montai quatre à quatre, perdant le souffle, et j’arrivai sur la large poutrelle. Mais ne pouvant amener jusqu’à moi l’échelle de bois à l’aide de laquelle j’étais montée si vite, je décrochai les anneaux. Elle tomba en se brisant avec fracas.

Puis, debout sur la poutrelle, triomphante, endiablée : « Le voilà, votre shako ! Vous ne l’aurez pas ! » Et je le tenais droit sur ma tête, me promenant sur la poutrelle où nul ne pouvait venir me chercher, car j’avais relevé l’échelle de corde.

Je pense que ma première idée avait été une gaminerie. Mais on avait ri, on avait applaudi ; ma farce réussissait au delà de mes espérances. Je devenais folle. Rien ne m’arrêtait plus.

Le jeune soldat, fou de colère, avait sauté en bas du mur et courait vers moi, bousculant les gamines sur son passage. Les sœurs affolées s’étaient enfuies, appelant du secours.