Page:Bertrand - Sanguis martyrum, 1918.djvu/20

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



Le soldat éclata d’un grand rire d’enfant, tandis que ses prunelles pétillaient de malice :

« Par le Christ, rien ne t’échappe, à toi ! Tu ferais mieux la police que moi ! Mais, je t’en prie, aimable frère, ne te courrouce pas. Moi, je suis si content… »

Un peu interloqué par ce ton railleur, le cubiculaire dévisagea son compagnon. Ce devait être une jeune recrue ! Vingt ans au plus, une moustache naissante, des lèvres entr’ouvertes, comme pour aspirer tous les souffles qui passent, de grands yeux noirs illuminés, des yeux de candeur et de foi, — c’était le disciple, l’âme juvénile et fervente s’élançant d’instinct vers tout semeur de paroles, toujours prête à suivre le voyageur inspiré qui montre le chemin avec son bâton d’apôtre… Mais, sous sa jaquette militaire, son grand manteau rouge et l’aigrette écarlate de son casque, il avait déjà une très fière et très mâle tournure, une prestance qui trahissait le soldat de race.

Delphin, conscient tout à coup de sa laideur, lui demanda sans bienveillance :

« Mais qui es-tu, toi, pour parler si familièrement ?… » Le soldat répondit avec une naïveté pleine d’assurance :

« Je suis Victor, cavalier à la IIIe Auguste, et, pour l’instant, détaché au préside de Thuburnica. Jadis, Cyprien, lorsqu’il était avocat, sauva mon père innocent d’une condamnation et d’une mort infamantes. Alors, tu comprends pourquoi je suis si heureux de pouvoir saluer Cyprien de Carthage !… Mon père, Fabius Victor, se trouvait, à cette époque, en garnison à Théveste. Aujourd’hui, il est vétéran, il demeure à Thamugadi, là-bas du côté de l’Aurès… »

Et il tendit son bras vers les montagnes lointaines qui, à l’extrême limite de l’horizon, dessinaient sur le ciel comme une haute muraille grise, une muraille de prison, compacte et sans ouvertures.

Ils étaient arrivés au sommet de la côte, et, tout de