Page:Bertrand - Sanguis martyrum, 1918.djvu/232

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tambourins, entre-choquaient des sistres et des cymbales. Le vacarme devenait démoniaque et assourdissant, lorsqu’une poussée de la foule se produisit du côté de l’escalier monumental. Accrochés aux chapiteaux des colonnes, des hommes crièrent. Le cri se propagea de bouche en bouche :

« Les Dieux !… voici les Dieux !… »

Avec la foule Cécilius tourna la tête. Du haut de son cheval, entre les arcades des portiques ouverts sur l’espace, il dominait tout le réseau des avenues qui se coupaient à angle droit autour du Forum. Dans la direction des ports, un spectacle étrange fascinait la multitude. Cela semblait sortir de la mer, inerte et plombée sous un ciel nuageux, que l’approche du crépuscule rendait plus vague encore, entre la montagne à double corne et la chaîne des monts aux sommets coniques qui enserre la courbe du golfe. C’était quelque chose de gigantesque, de comique et d’un peu effrayant. Bientôt on distingua des mannequins en marche qui représentaient des divinités. Les premiers escaladaient déjà les rampes du grand escalier, tandis que la queue du cortège longeait encore les quais du Cothon. Brusquement on vit se dresser à l’entrée du parvis, émergeant lentement de l’escalier, une tête de vache emmanchée d’un corps de femme que drapait un manteau d’azur semé d’étoiles. C’était la Vierge Céleste, la grande divinité de Carthage, qui, pour faire honneur à Liber, daignait suivre son thiase, en compagnie de tous les dieux d’Orient et d’Occident, ceux de Phénicie, de Libye et d’Égypte, comme ceux de Rome et d’Afrique. Leurs têtes d’animaux, aux gros yeux stupides, atteignaient les premiers étages et les terrasses des maisons basses. Ils se courbaient pour passer sous les arcs de triomphe, avaient l’air d’enjamber les édicules et les colonnades des places publiques et ils s’avançaient lentement d’un mouvement automatique et burlesque, élevant au-dessus des fronts inclinés un masque bestial de taureau, de chien, de cheval et de bélier. Le défilé cou-