Page:Bertrand - Sanguis martyrum, 1918.djvu/290

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Daces ou des Marcomans. L’Empire était comme fasciné par la barbarie. Les peuples eux-mêmes renonçaient à la lutte, persuadés qu’une fatalité irrésistible les poussait sous le joug. Cécilius se rappelait tout cela en écoutant le savetier de Réate lui prêcher, l’oreille basse, la résignation. Puis une indignation le soulevait contre cette lâcheté des foules qui s’abandonnaient. Et, songeant à la marche triomphale de la Bonne Nouvelle à travers le monde, il se répétait sans cesse pour raffermir son cœur : « Barbares, nous vous vaincrons ! »

Cette espérance l’aidait à vivre. Quand il y tenait son esprit fixé, il attendait avec plus de confiance l’arrivée d’un prêtre apportant un message de Birzil ou l’apparition de Mappalicus sur le chantier. Et malgré les sévices et la fatigue écrasante, il continuait à traîner son corps. La vie semblait s’acharner en lui. La misère et la souffrance agissaient comme des révulsifs sur ce corps amolli.

Il traversait ainsi une période d’accalmie, presque de sérénité, lorsque, brusquement, il fut désigné par Hildemond pour aller travailler avec une escouade d’Arméniens, à trois milles environ de Sigus. C’était un raffinement de cruauté. Le supplice de la marche avec des fers aux pieds s’ajouterait, pour ce quinquagénaire exténué, à la surcharge d’un labeur plus pénible et plus intense.

En ce moment-là, en effet, on venait de commencer dans les montagnes qui dominent Sigus des travaux extraordinaires. On y construisait un immense bassin où il s’agissait de capter des masses d’eau énormes pour les précipiter en cataractes sur une autre colline aurifère récemment attaquée par les mineurs et les carriers : œuvre insensée devant laquelle ne reculait point l’avidité romaine, habituée à tout plier sous son caprice, à bouleverser et à violenter la nature, à niveler les montagnes, à combler les vallons et les plaines, à dessécher les marais. Par un système compliqué de canaux d’adduction, on déverserait dans ce bassin en maçonnerie une foule de petites sources qu’on était allé capter très loin, et princi-