Page:Bertrand - Sanguis martyrum, 1918.djvu/289

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le moindre manquement et même sans autre raison que le besoin de nuire et de faire souffrir. Tandis que les gardes-chiourmes frappaient le misérable lié à un poteau, il le couvait avec des yeux de loup flambants d’une sorte de lueur phosphorescente, mais où la férocité de l’instinct bestial s’aiguisait d’une pensée mauvaise qui le rendait plus abject encore. Cécilius, pantelant, détournait ses regards sous le défi de la brute. Il songeait : « A quoi bon la haine ? On ne peut se vaincre que par l’amour. » Et, faisant un effort surhumain, il finissait par relever ses paupières et avec une douceur pleine de pitié, il considérait un instant son ennemi écumant de rage et il murmurait en lui-même : « Barbare, nous te vaincrons ! Le Christ sera Roi !… »

Cet Hildemond semblait mettre son orgueil, en le persécutant, à justifier sa réputation de cruauté. Parmi tous les contremaîtres, nul n’était plus redouté des esclaves. Il avait sous son autorité un grand nombre d’Asiatiques, de Sarmates, de Goths pris dans les dernières guerres : il les traitait comme des troupeaux. En revanche, il relâchait beaucoup de sa sévérité à l’égard des Germains, ses compatriotes, ce qui ne l’empêchait pas de s’en faire obéir aveuglément. Le procurateur n’ignorait rien de ses agissements. Cependant, les chefs comptaient avec lui, parce qu’il connaissait les langues de tous ces barbares, et que les plus farouches tremblaient au seul bruit de ses pas, comme le fauve devant le dompteur.

Sûrs de sa complicité tacite, les Germains ne cessaient de harceler Cécilius et son camarade de chaîne. Ils s’arrangeaient toujours de façon que les corvées les plus fatigantes retombassent sur eux. A bout de patience, Cécilius finissait par se révolter, mais l’Italien, plus endurci à la servitude, se bornait à hausser les épaules :

« Que veux-tu faire contre eux ? ils sont les plus forts ! »

« Ils sont les plus forts ! » c’étaient les paroles mêmes que l’ami de Cyprien avait entendues bien souvent à Rome, lorsqu’on parlait d’une invasion imminente des