Page:Bertrand - Sanguis martyrum, 1918.djvu/298

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saillies coupantes des roches. Ils cheminèrent ainsi pendant plus de deux heures. A de certains moments, ils avaient dû se couler dans des boyaux étranglés qui n’avaient guère plus de trois pieds de haut et de large, et, couchés sur le ventre, tirant leurs chaînes, se meurtrissant les coudes, ramper en un horrible effort. C’était affreux cette sensation de la matière qui étreint un corps vivant, de la fosse qui se rétrécit autour du supplicié et qui l’étouffe lentement.

Après des détours sans fin, ils débouchèrent dans une crypte abandonnée par les mineurs, étable humaine qui abritait une centaine de misérables. Ceux-ci étaient comme perdus entre les énormes piliers naturels qui supportaient le toit souterrain. A travers les demi-ténèbres qui rougeoyaient dans cette caverne, on n’en soupçonnait pas d’abord l’étendue, ni les profondeurs poussées en tous sens. On n’était frappé dès le seuil que par la puanteur effroyable de ce lieu, où, depuis des années, des milliers d’humains s’étaient entassés, accomplissant toutes les fonctions de la vie animale en une lamentable promiscuité.

Cécilius, suffoqué dès le seuil par cette fétidité innommable, s’épouvanta. Il se disait : « Pour moi, cela est pire que tout. Comment pourrai-je supporter cela ? » Il revit, en cet instant, la tête radieuse de Cyprien, telle qu’elle lui était apparue au Champ de Sextius, et il envia le martyr. La promiscuité de cette geôle était en effet continuelle. On était sans cesse l’un à côté de l’autre, pendant le travail, pendant les repas et même pendant le sommeil. Pour un homme comme lui, ce supplice dépassait les pires tortures. Sa pensée même ne lui appartenait plus. Il était là, confondu avec des gens de la plus basse sorte, dont les criailleries, les injures, les propos abjects s’imposaient à lui jusqu’au moment où il perdait conscience, terrassé par la fatigue et la torpeur d’un mauvais sommeil.

La plupart de ces hommes étaient des esclaves fugitifs,