Page:Bertrand - Sanguis martyrum, 1918.djvu/62

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Une exaltation soudaine s’était emparée de lui. Il vibrait tout entier, comme si l’évêque eût touché au point vital de son âme. Mais ce ne fut qu’un instant. Tout de suite, il se ressaisit :

« La mort ne m’effraie pas, dit-il, surtout quand il vaut la peine de mourir. Mais pourquoi cette préoccupation perpétuelle du martyre ? Ton Dieu est-il un Moloch altéré de sang humain, comme celui des Carthaginois ?… Moi, je suis convaincu que nos existences sont nécessaires pour lutter contre les ténèbres et la barbarie montantes, et que nous ne devons nous sacrifier qu’à la dernière extrémité. Je suis surtout d’avis que la conciliation vaut mieux qu’un zèle inconsidéré et que toute attitude tant soit peu provocatrice est blâmable.

– Tu sais bien que, sur ce sujet de la violence, je pense comme toi, interrompit Cyprien. Ce que tu dis là, je l’ai dit moi-même et écrit maintes fois, au grand scandale de certains.

– Alors pourquoi rompre, avec une conduite si sage ? Quant à moi, en évitant de heurter le sentiment populaire, en obligeant, sans distinction, païens et chrétiens, j’ai désarmé bien des haines, attiré à nous bien des adversaires, j’ai peut-être fait autant que toi pour l’Église. En tout cas, avec l’aide de Crescens, ton collègue, j’ai assuré la paix dans Cirta. Tout le monde y sait que je suis chrétien, car je ne m’en cache pas. Personne, je crois, ne m’en fait un crime… Veux-tu un exemple de cette tolérance ? On m’a conjuré d’accepter, comme mon père, le flaminat perpétuel. J’ai cédé. Eh bien, on ne me demande même pas d’assister aux cérémonies. Je m’arrange toujours pour être absent ce jour-là. J’envoie à nos décurions un cadeau pour les pauvres de la ville, et chacun est satisfait.

– Et tu t’imagines que cela va durer indéfiniment ?

– Cela durera bien autant que moi, » dit Cécilius.

Au même moment, on entendait un bruit de galop sur la route, au bas de la terrasse. Des esclaves parurent qui