Page:Bibaud - L'homme qui pense, 1925.djvu/3

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I.


Ils étaient tous suinteux d’humidité ces poteaux disgracieux, obstruant en tous sens les rues de Montréal, faisant ressembler la ville à un couloir de gare, où les fils télégraphiques, électriques, systématiques, se croisent, se tricotent par centaine.

L’écoulement de ces tuyaux aériens tombe sur le passant ; le lymphatique n’y prend garde, pour lui tout est égal, uniforme ; mais l’homme d’impression, le nerveux ne peut dissimuler sur ses traits le vif mécontentement que lui cause cet état de choses.

Au désolé de cette nature pleurante se joint un air de deuil, vous glaçant, vous saisissant tel qu’un avertissement de mort aux lugubres échos, que repercutent au loin les sourds gémissements de l’atmosphère. Les larmes de la terre, en duo se marient aux sanglots de votre cœur et le pauvre mortel sur qui le sort se pose en face de ce macabre tableau sent son courage faiblir.

Il lui semble enfoncer ses pas chancelants dans un sable traîtreux ; c’est le simoun du désert envahissant votre être, c’est la déesse avec ricanements sinistres, dont les longs voiles noirs obscurcissent votre regard. Ah ! qui viendra à cette heure vous tirer de ce diabolique cauchemar, quelle sera la main bienfaisante vous donnant son appui pour vous conduire sans défaillance là-bas à ce fort dont la vacillante clarté vous dit encore : Espère ?

C’était bien là, à cette heure les angoissantes pensées qui agitaient Armand Clairmont : Après un grand revers de fortune, il s’était adressé à plusieurs prétendus amis, infatigables flagorneurs aux jours du succès, au moment où un peu d’amitié sincère eût pu sauver du désastre celui dont la générosité imprévoyante les avait fait monter, ils l’avaient méprisamment traité d’utopiste. Lorsqu’il leur avait dit : Ce que je vous propose sera un bienfait pour notre pays ; ils avaient souri, de ce sourire béat des masses aux têtes de linottes, tournant sans savoir pourquoi à tous les vents et Armand demeuré

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