Page:Binet - Les altérations de la personnalité.djvu/295

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l’apporter seulement tout à l’heure ; elle va l’essayer ici même. »

« Tout cela est accepté, répété exactement, exécuté ponctuellement, toujours comme par une inspiration spontanée. Par convenance, elle se tourne vers le mur pour essayer mon soulier ; elle le trouve un peu large, parce que je dis qu’il est un peu large et me le remet, parce que je dis qu’elle doit me le remettre.

« Enfin, sur ma suggestion, elle reporte le verre à la cuisine ; à son retour, interrogée par M. F…, elle déclare qu’elle n’est pas sortie de la pièce où nous nous trouvons ; qu’elle n’a rien bu, qu’il n’y a jamais eu de verre entre ses mains. Vainement on lui montre le cercle humide que le pied du verre a laissé sur la table ; ce cercle, elle ne le voit pas, il n’y en a pas, on veut lui en faire accroire ! et alors, pour prouver son dire, elle passe, à plusieurs reprises, la main sur la table, faisant voler, sans les voir, les feuilles sur lesquelles je prends des notes et qui participent à mon privilège d’invisibilité ; nul doute que, s’il y avait eu là un encrier, il n’eût été projeté sur le parquet.

« Pour mettre fin à cette série d’épreuves, je dis à haute voix : « Camille, vous allez me voir et m’entendre. Je vous souffle sur les yeux. Vous vous portez maintenant fort bien. » Je suis à trois mètres d’elle, mais la suggestion opère ; Camille passe, sans transition apparente, de l’état d’hallucination négative dans lequel l’avait plongée M. Liébeault, à l’état normal qui, pour elle, naturellement, s’accompagne d’une amnésie complète. Elle n’a aucune notion de tout ce qui vient de se passer ; ces expériences nombreuses, variées de toute façon, ces hallucinations, ces paroles, ces actes dans lesquels elle a joué le principal rôle, tout cela est oublié, tout cela, c’est pour elle le néant absolu. »

Les expériences de M. Pierre Janet sur cette question ne diffèrent pas de celles de M. Liégeois par le fond, mais la forme en est plus curieuse et plus savante ; M. Liégeois n’est amené que par le raisonnement à admettre une dua-