Page:Bloy - La femme pauvre.djvu/110

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aussitôt replongé dans l’ignoble réalité, dans la très puante et très maudissable réalité.

L’interpellé ne répondit pas. Se penchant alors vers son voisin, qui était une des soutanes entrevues à mon arrivée :

— Monsieur l’abbé, souffla le gros homme, c’est tout de même veçant qu’il ait sanzé de place, ça commençait à devenir drôle. Puis, élevant de nouveau sa voix odieuse :

— Dites donc, mon garçon, vous ne savez peut-être pas que ze suis de Marseille, moi. Eh ! bien, ze vous l’apprends. Si vous aviez eu le bonheur de fréquenter cette « métropole », vous auriez appris que toute question honnête vaut une réponse. Ze vous ai demandé pourquoi vous nous avez quittés comme un lavement. Monsieur qui vous remplace a l’air très aimable, ze ne dis pas non, mais nous étions habitués à votre binette, et ça nous zêne de ne plus la voir.

Toute la table, déterminée à se divertir bravement aux dépens d’un pauvre diable, faisait silence.

— Monsieur, répondit enfin ce dernier, je suis fâché de vous avoir privé de ma binette, pour me servir de votre expression ; mais le pèlerin qui m’a remplacé avait froid et, comme j’ai eu le temps de me réchauffer depuis que vous me faites l’honneur de vous amuser de moi, j’ai cru qu’il était de mon devoir de lui céder ma place.

Cela fut dit sans ironie et sans amertume, d’une manière extraordinairement humble, dans une douceur d’accent