Page:Bloy - La femme pauvre.djvu/118

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connaissais pas encore moi-même, je me défendais tout seul. J’étais un héros. J’ai tué un ami en duel pour une plaisanterie. Oui, Monsieur, j’ai tué un être formé à la ressemblance de Dieu qui ne m’avait pas même offensé. On appelle ça une affaire d’honneur. Je l’ai frappé en pleine poitrine et il est mort en me regardant, sans dire un mot. Ce regard ne m’a pas quitté depuis vingt-cinq ans et, au moment où je vous parle, il est là-haut, juste devant moi, sur cette vieille colonne du firmament !… Quand je me représente cette minute, je suis capable de tout endurer. Ma seule consolation et mon seul espoir, c’est qu’on se moque de moi, qu’on m’insulte, qu’on me traîne le visage dans les ordures. Ceux qui font ainsi, je les aime et je les bénis « de toutes les bénédictions d’en bas », parce que, voyez-vous, c’est la justice, la vraie Justice. Vous vous êtes mis en colère et vous avez abusé de votre force contre un pauvre homme dont je ne mérite pas certainement de décrotter la chaussure. Vous m’avez forcé à prier pour lui toute la nuit, étendu devant sa porte ainsi qu’un cadavre et, ce matin, je l’ai supplié, par les Cinq Plaies de notre Sauveur, de me marcher sur la figure. Vous m’avez vu pleurer et c’est cela qui vous a ému, parce que vous êtes généreux. J’ai eu tort, mais je ne peux pas m’en empêcher, quand c’est un prêtre qui me parle, parce qu’alors je vois en lui un juge qui me rappelle que je suis un assassin et la dernière de toutes les canailles…

Oh ! Monsieur, n’essayez pas de me justifier, je vous en conjure ! Ne me dites rien d’humain, je vous le demande