Page:Bloy - La femme pauvre.djvu/125

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correspondant de Bretagne, je serais, parfois, tenté de me demander si tout cela fut bien réel, si cette rencontre fut vraiment autre chose qu’un mirage de mon cerveau, une espèce de réfraction intérieure du Miracle de la Salette qui se serait ainsi modifié en passant à travers mon âme. Le pauvre homme est resté là comme une similitude parabolique de ce christianisme gigantesque d’autrefois dont ne veulent plus nos générations avortées. Il représente pour moi la combinaison surnaturelle d’enfantillage dans l’amour et de profondeur dans le sacrifice qui fut tout l’esprit des premiers chrétiens, autour desquels avait mugi l’ouragan des douleurs d’un Dieu. Bafoué par les imbéciles et les hypocrites, indigent volontaire et triste jusqu’à la mort quand il se regarde lui-même, fiancé à tous les tourments et compagnon satisfait de tous les opprobres, ce brûlant de la Croix est, à mes yeux, l’image et le raccourci très fidèle de ces temps défunts où la terre était comme un grand vaisseau dans les golfes du Paradis !


XVI


On décida de dîner sur place. Gacougnol ne demandait qu’à prolonger la séance, naïvement heureux d’avoir pu rencontrer, le même jour, et d’avoir mis face à face deux personnages aussi rares que Clotilde et Marchenoir.

Ce dernier, stimulé par la présence de la jeune femme, dont il devinait la nature exquise, donna ce qu’il avait de