Page:Bloy - La femme pauvre.djvu/163

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les vignobles et les bois, j’avais été le contemplateur de la panique d’une population au désespoir fuyant devant la grande folle meurtrière qui avalait les villages, arrachait les ponts, charriait des pans de forêts, des montagnes de débris, des granges pleines de moissons, des troupeaux avec leurs étables, et tordait tous les obstacles en mugissant comme une armée d’hippopotames. Cela sous un ciel jaune et sanguinolent qui avait l’air d’un autre fleuve en colère et paraissait annoncer un supplément d’extermination. J’arrivai enfin à une petite ville éperdue et je suivis une foule pâle qui se ruait dans une église des temps anciens, dont toutes les cloches sautaient à la fois.

Je n’oublierai jamais ce spectacle. Au milieu de la nef obscure, une vieille châsse en ruines, tirée de quelques dessous d’autel, avait été déposée par terre et huit brasiers rouges, allumés dans des grilles ou des réchauds, l’éclairaient en guise de cierges au niveau du sol. Tout autour, des hommes, des femmes, des enfants, un peuple entier prosterné, vautré sur les dalles et les mains jointes au-dessus des têtes, suppliaient le Saint dont les ossements étaient là de les délivrer du fléau. La houle des gémissements était énorme et se renouvelait à chaque instant comme la respiration de la mer. Déjà fort ému par tout ce qui avait précédé, je me mis à pleurer et à prier en union de cœur avec cette multitude et je connus alors, par les yeux de l’esprit et par les oreilles de l’âme, ce qu’avait dû être le Moyen Âge !

Un recul soudain de mon imagination me transporta