Page:Bloy - La femme pauvre.djvu/162

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tous les hommes… Au dehors, il n’y avait que les ténèbres pleines de dragons et de cérémonies infernales. On était toujours à la Mort du Christ et le soleil ne se montrait pas. Les pauvres gens des campagnes labouraient le sol en tremblant, comme s’ils avaient craint d’éveiller les trépassés avant l’heure. Les chevaliers et leurs serviteurs de guerre chevauchaient silencieusement au loin, sur les horizons, dans le crépuscule. Tout le monde pleurait en demandant grâce. Quelquefois une rafale subite ouvrait les portes, poussant les sombres figures de l’extérieur jusqu’au fond du sanctuaire, dont tous les flambeaux s’éteignaient, et on n’entendait plus qu’un très long cri d’épouvante répercuté dans les deux mondes angéliques, en attendant que le Vicaire du Rédempteur eût élevé ses terribles Mains conjuratrices. Les mille ans du Moyen Âge ont été la durée du grand deuil chrétien, de votre patronne sainte Clotilde à Christophe Colomb, qui emporta l’enthousiasme de la charité dans son cercueil, — car il n’y a que les Saints ou les antagonistes des Saints capables de délimiter l’histoire.

Un jour, il y a beaucoup d’années, je fus le spectateur d’une des grandes inondations de la Loire. J’étais très jeune, par conséquent imbécile et aussi peu croyant qu’on peut l’être, quand on est mordu par tous les scorpions de la fantaisie. J’avais voyagé vingt-quatre heures dans ces joyeuses campagnes tourangelles, remplies alors des vibrations du tocsin. Aussi loin que mes regards pouvaient aller, sur tous les chemins et tous les sentiers, à travers