Page:Bloy - La femme pauvre.djvu/173

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paru l’égarer, et on était sûr de le trouver toujours à la même place, ayant son vrai centre au dehors de toutes les circonférences.

Au fond, il intéressait surtout Gacougnol parce qu’il ne ressemblait à aucun autre et qu’une effroyable injustice avait bassement écarté de lui l’attention des contemporains. Mais il y avait trop peu de retour, l’éloquent réfractaire n’ayant jamais pris au sérieux les élucubrations multiformes de ce paternel bon enfant.

Heureusement, un troisième personnage déterminait entre eux le parfait équilibre sentimental. Personnage plus qu’étrange, celui-là, et qu’il n’était pas facile d’expliquer.

Léopold, — on ne le connaissait pas sous un autre nom, — pratiquait l’art oublié de l’Enluminure et ressemblait à un corsaire. On ne savait rien de son passé, sinon qu’il avait fait partie d’une malheureuse expédition africaine où deux cents hommes avaient été massacrés aux environs du Tanganika et dont il avait ramené les misérables débris à travers quatre cents lieues de périls mortels et de privations au-dessus des forces de l’homme. Il en avait même gardé une espèce de lividité douloureuse qui descendait jusqu’à la nuance des fantômes, quand une émotion violente précisait sa physionomie.

La manière dont il parlait de ce pèlerinage d’agonie et aussi certaines expressions vagues donnaient à penser que ce casse-cou privilégié s’était précipité volontairement aux plus sombres aventures, moins encore pour échapper à la