Page:Bloy - La femme pauvre.djvu/174

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platitude contemporaine qui l’exaspérait, que dans l’espoir de se dérober à lui-même.

Malheur ou crime, on pouvait tout supposer à l’origine des vicissitudes connues de cette existence hermétique. S’il n’avait pas laissé sa peau dans les brousses de l’Afrique centrale, c’est qu’il y avait autour de lui des hommes à sauver et que, sa nature de chef parlant d’une voix plus haute que le désespoir actuel ou le désespoir antérieur, il s’était traîné lui-même par les cheveux à la délivrance, en même temps qu’il y traînait ses compagnons.

Chacun de ses gestes écrivait le mot Volonté sur la rétine du spectateur. Suivant l’expression superbe d’un romancier populaire, auteur de quarante volumes, qui ne rencontra jamais que ce seul trait, « c’était un de ces hommes qui ont toujours l’air d’avoir les mains pleines du toupet de l’occasion ». En le voyant, on pensait à ces flibustiers légendaires du Honduras qui épouvantaient une flotte espagnole avec trois chaloupes.

De taille moyenne, sa maigreur nerveuse le faisait paraître grand. Les membres attachés finement jouaient avec souplesse et le geste avait, par moments, une rapidité fougueuse d’autant plus inquiétante que les moindres fibres avaient l’air de lui galoper jusqu’au bout des doigts, cependant que tous les muscles observaient une formidable consigne. On sentait que ces longues mains d’étrangleur pouvaient être le réceptacle soudain de l’homme entier accoutumé à y projeter toute sa puissance, et qu’à une époque elles avaient dû se crisper terriblement autour