Page:Bloy - La femme pauvre.djvu/216

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Mais… n’ai-je pas parlé, il n’y a qu’un instant, d’admiration ? Où donc avais-je la tête ? Entre tes deux épaules, j’imagine. En vérité, Marchenoir, c’est toi qui me déséquilibres. J’aurais de l’admiration, moi ! pour Wagner, en la même sorte qu’un notaire a de l’admiration pour Boïeldieu ! Ah ! ah ! très joli !…

Je suis à genoux, — cria-t-il, attisé soudain jusqu’au flamboiement, hispide comme un hérisson de blason et les yeux inconcevablement dilatés dans sa face pâle chevronnée des huit ou dix siècles de son Lignage, — tu m’entends bien, je me traîne à deux genoux et le cœur percé, comme Amfortas, dans la sacrée poussière du Mont Salvat, dans l’ombre salutaire de la sainte Lance de Parsifal, et je chante avec les angéliques enfants :

« Le pain et le vin de la dernière agape, le Seigneur les a changés, par la force d’amour de la compassion, en le Sang qu’il a versé, en le Corps qu’il a offert… »

Il s’était élancé au piano, non sans bousculer Crozant, et chantait en effet, maintenant, s’accompagnant de quelques accords, d’une voix chevrotante et sépulcrale, mais si fondue dans l’ivresse amoureuse, dans l’adoration, dans les pleurs, que le cantique de Wagner devenait un gémissement d’une douceur surnaturelle.

Ce fut si beau que tous se dressèrent, une minute, à l’exception de Folantin, dont un sourire mauvais découvrit les dents supérieures et qui, ayant fort bien entendu le mot sur ses mains, susurra, croyant tenir sa vengeance :