Page:Bloy - La femme pauvre.djvu/269

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confession. Ne vous ai-je pas dit que nous sommes deux malheureux ? Je vous en supplie, ne gâtons pas notre joie.

— Il me reste, continua l’homme avec autorité, à vous faire le récit de la scène terrible du lendemain.

Mon père me fit appeler. Je verrai toute ma vie l’abominable figure dont il m’accueillit. C’était un grand vieillard, couleur de tison, d’une soixantaine d’années, étonnamment vigoureux encore et fameux par des prouesses de divers genres dont quelques-unes, je crois, furent assez peu honorables.

Il avait fait la guerre, pour son plaisir, en divers pays du monde, particulièrement en Asie, et passait pour le plus féroce brigand que nous eût légué le Moyen Âge.

Le trait le plus saillant de son caractère était une impatience chronique, un mécontentement perpétuel qui devenait de la rage à la plus légère contradiction. Aussi incapable de longanimité que de pardon, héros couvert de sang d’un très grand nombre de duels où il avait été horriblement et scandaleusement heureux, cette brute méchante, qu’il aurait fallu traquer avec des meutes et assommer dans un lieu maudit, étalait, en outre, des mœurs d’un sadisme épouvantable. Nous sommes, paraît-il, une race bâtarde qui a donné pas mal de monstres.

Je dois reconnaître, pourtant, qu’il est mort, en 1870, d’une manière qui a pu racheter une partie de ses crimes. Il s’est fait tuer dans les Vosges, à la tête d’une compagnie franche qu’il commandait en casse-cou, et on raconte qu’il vendit sa peau très cher.