Page:Bloy - La femme pauvre.djvu/312

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


que les demi-dieux qui ont déjà bâti, et l’indigent est une négligeable crotte entre l’une et l’autre majesté. Le Deutéronome des goujats vainqueurs, le Code civil et carnassier que Napoléon promulgua, ne daigne pas remarquer seulement son existence, et cela répond à tout.

Léopold et Clotilde prenaient la fuite aussi souvent qu’ils pouvaient. Ils allaient dans les églises qui sont, aujourd’hui, les seules cavernes où les fauves au cœur saignant se puissent réfugier encore. Ils se promenaient dans la paix sublime des cimetières, s’agenouillant, çà et là, sur les tombes en ruine des plus vieux morts, dont quelques-uns, sans aucun doute, avaient autrefois crucifié leurs frères. Puis, pour retarder autant qu’il était en eux l’exécrable instant du retour, ils s’asseyaient devant un café et regardaient passer les fantômes.

Plus rarement, lorsqu’un peu d’argent tombait sur eux, ils se ruaient à la campagne, lisant ou causant, une journée entière, dans les coins les plus écartés des bois. Mais il fallait reprendre bientôt la puanteur, la suffocation, l’insomnie, l’épouvante, le vomissement, le chagrin noir au fond d’un puits noir, et leurs âmes vêtues de patience dérivaient dans l’ombre…

Souvent seule à la maison, Clotilde songeait à son enfant sous la terre. De tout son courage, elle tâchait habituellement d’écarter l’image précise, l’image terrible, mais l’obsession était la plus forte.

C’était d’abord un point, rien qu’un point au bord du cœur, qui lui coupait brusquement la respiration. Un peu