Page:Bloy - La femme pauvre.djvu/313

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après, son aiguille s’échappait de ses doigts, sa jolie tête se renversait en arrière dans un mouvement d’agonie, ses mains se crispaient, se contracturaient au-dessus de son visage. — Fiat voluntas tua ! gémissait-elle, et sa détresse était infinie.

Si elle faisait assez de pitié à Celui qui regarde tourner les mondes pour qu’un flot de larmes vînt la secourir et que le supplice diminuât, elle en demeurait étourdie, somnolente, hallucinée.

— Ne va pas dans ce coin noir, mon enfant mignon ! — Ne touche pas à ce grand couteau qui pourrait percer ton petit cœur ! — Prends garde aux méchants hommes qui t’emporteraient ! — Viens dormir sur mes genoux, mon amour malade !

Prononçait-elle vraiment ces mots, où reparaissait la trace des anciens tourments ? Elle n’eût pu le dire, mais ils frappaient son oreille comme des sons que sa bouche aurait proférés, et le souvenir de cet être mort à onze mois se confondait tellement dans son esprit, avec l’idée lustrale de la Pauvreté, qu’elle le revoyait auprès d’elle, âgé de cinq ans… On ne sait pas ce que les âmes peuvent souffrir.

Aux très vieux temps, il était recommandé, dans les affres de la torture, d’invoquer le Bon Larron, et de rester immobile, de ne pas bouger, de ne pas remuer les lèvres, quelle que fût l’angoisse. Mais cela, ô Dieu ! c’est le secret de vos Martyrs, c’est la méthode sainte qui n’est pas facile aux chrétiens privés de miracles. Le partage de la multitude n’est-il pas d’expirer de soif au bord de vos fleuves !…