Page:Bloy - La femme pauvre.djvu/354

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XIX


Quelle situation que celle de cet homme durant ces semaines interminables !

Un philosophe cambodgien donnait à manger à de jeunes tigres pour que, devenus grands, ils ne le dévorassent pas. Tombé dans le dénûment, il se vit forcé de leur diviser des morceaux de sa propre chair. Quand il ne lui resta plus que les os, les nobles seigneurs de la forêt le quittèrent, l’abandonnant aux rongeurs immondes.

Léopold, quelquefois, s’était souvenu de cet apologue barbare. Il s’était dit que ses tourments anciens avaient été bien inconstants, bien ingrats, de ne pas l’engloutir tout à fait et de livrer sa triste carcasse à la vermine.

Que lui servait d’avoir eu un cœur si fort ? et que pouvait-il maintenant ? Le temps est loin où on pouvait donner des coups de bâton au-dessous de soi, et il n’y a pas d’isolement comparable à l’isolement des magnanimes.

Tout se déchaînait contre ceux-là. N’étant pas « comme tout le monde », quels égards, quel respect, quelle protection, quelle miséricorde devaient-ils attendre ? Au contraire des perles évangéliques et de ce que le Verbe crucifié a nommé « le pain des fils », les lois répressives sont surtout au profit des chiens et des pourceaux.

Ah s’ils avaient été riches, tous les ventres, autour d’eux, eussent adhéré à la terre ! On n’aurait pas eu assez de langues pour lécher leurs pieds ! Léopold, qui avait autrefois