Page:Bloy - La femme pauvre.djvu/37

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Dieu et tous ses saints me préservent d’accuser le malheureux devant sa fille ! Mais je prends le ciel à témoin des douleurs que m’a fait endurer cet homme sanguinaire qui se baignait dans mes larmes et se repaissait de mes tourments. Ce que mon cœur a souffert, c’est un secret que j’emporterai avec moi dans la tombe. Ô Clotilde ! épargne le cœur brisé de ta sainte mère. N’augmente pas son martyre. Respecte aussi les cheveux blancs de ce noble ami qui doit me fermer les yeux. Et toi, mon consolateur, mon dernier amour, pardonne à cette enfant qui ne te connaît pas. Montre-toi généreux pour qu’elle apprenne à te chérir et à t’adorer. Ô mon Zizi, ô ma Cloclo bien-aimée, vous m’abreuvez de fiel et d’absinthe, vous rouvrez toutes mes blessures, vos querelles redoublent en moi le désir de mon éternelle patrie, où les anges tressent ma couronne. Tuez-moi plutôt. Tenez ! je m’offre en holocauste. Me voici entre vous deux !

Et la papelarde sinistre abaissant son chef déplumé dans la direction présumée de son fameux cœur, se tenant debout, au pied d’une croix invisible, lança ses immenses bras vers l’un et l’autre horizon, geste suprême et définitif qui la fit ressembler à quelque potence géminée d’une ancienne fourche patibulaire.

Chapuis, manifestement embêté, n’avait aucun désir bien actuel de tuer qui ce fût. En l’absence de Clotilde et surtout, en d’autres circonstances, une claque certaine aurait arrêté, dès le début, le tragique monologue. Mais il comptait agir sur la volonté de la jeune femme qu’une brutalité