Page:Bloy - La femme pauvre.djvu/370

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


que je ne sais définir… C’est pour moi comme si la malheureuse n’était plus parmi les êtres à la ressemblance de Dieu, et qu’en châtiment de quelque crime, — dont elle cherchait à s’étourdir en nous insultant, — elle se trouvât maintenant un peu au-dessous de ces animaux à qui elle fait peur. Ne vous semble-t-il pas, Messieurs, que son rire est l’expression la plus affreuse du désespoir ?

— Il me semble surtout l’expression de la démence qui n’a, certes, rien de comique ni de rassurant, fit observer bonnement Hercule Joly.

— Je crains, reprit Clotilde, de vous paraître moi-même une insensée. Mais je ne puis m’empêcher de vous dire ce que j’éprouve en ce moment… Il est bien certain que l’espace et le temps n’existent pas pour les âmes, et que nous sommes dans une ignorance infinie de ce qui s’accomplit autour de nous, invisiblement. Dans le délire de ma maladie, j’ai vu des êtres épouvantables qui riaient ainsi de me voir souffrir, qui me désignaient cruellement d’autres malades sans nombre, des moribonds, des agonisants lamentables, jusqu’au bout de la terre, et il m’était dit qu’il y avait entre tous ces malheureux et moi une correspondance, une relation mystérieuse. Eh bien ! je songe à celui de nos amis qui lutte cette nuit contre la mort, et je me demande si ce que nous venons d’entendre n’est pas un avertissement… Oui, mes amis, je me demande avec terreur si ce ricanement horrible n’est pas un glas, s’il n’existait pas, de M. de L’Isle-de-France à cette créature d’en bas, un fil spirituel analogue au lien de chair dont